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La quadrature du CERN

Un livre trouvé par hasard

Fin 2019, la « Bibliothèque pour tous » de Ferney-Voltaire a définitivement fermé ses portes après plus de 40 ans d’existence. Suite à ce triste événement, la bibliothèque a gratuitement cédé ses livres à qui voulait bien les prendre. Ma moitié, qui traine souvent dans les bibliothèques, m’a alors déniché une pépite : « La quadrature du CERN », par J. Grinevald, A. Gsponer, L. Hanouz et P. Lehmann.

Le contexte

Ce livre, édité alors que le CERN (Organisation Européenne pour la Recherche Nucléaire) fêtait son 30ème anniversaire en 1984, n’est ni plus ni moins qu’un pamphlet à l’encontre de cette organisation internationale basée à Genève. Pour se remettre dans le contexte de l’époque, le CERN s’apprêtait alors à commencer un gigantesque chantier pour fabriquer son futur grand accélérateur de 27 km sous la frontière franco-suisse : le LEP (Large Electron-Positron Collider). A noter que l’année 1984 est aussi l’année de l’attribution du prix Nobel de physique à Carlo Rubbia et Simon van der Meer pour leurs travaux menés au CERN dans l’accélérateur SPS (Super Proton Synchrotron). Dans ces années, il faut également se rappeler que la stratégie du tout-nucléaire en France devenait une réalité avec l’aboutissement du plan Mesmer qui prévoyait l’installation de 13 réacteurs de 900 MW entre 1974 et 1986 alors que les mouvements anti-nucléaires étaient très actifs en France.

Ce contexte d’il y a 37 ans est très similaire à celui d’aujourd’hui en 2021 où le CERN travaille de plus en plus sur son projet FCC (Future Circular Colliders) qui constituerait un accélérateur de 100 km alors que les questions d’énergie, d’écologie et de progrès sont plus que jamais au cœur de notre société minées par le réchauffement climatique. Il est donc intéressant de se remémorer la controverse des grands projets du CERN dans les années 80 à travers ce livre pour mieux appréhender le présent et notre futur.

La critique principale

Les auteurs accusent entre autres le CERN d’utiliser l’argent public à des fins au mieux inutiles, au pire militaires, sous couverture de recherches fondamentales et de progrès, tout en causant de nombreux troubles dans la région genevoise et en exploitant son personnel et ses sous-traitants de manière abusive. Les idées sous-jacentes des auteurs paraissent à priori plutôt louables, comme la nécessité d’une décroissance générale dans l’économie qui commençait déjà à s’emballer et la nécessité de sortir du nucléaire et des recherches militaires en général. De plus, de nombreux faits exacts sur le CERN sont présentés dans ce livre plutôt bien documenté (un des auteurs, A. Gsponer, a d’ailleurs travaillé au CERN comme physicien) mais leur compréhension et certaines de leurs conclusions sont à mon sens fallacieuses.

En fait, les auteurs soulèvent des questions importantes et légitimes que tout scientifique doit se poser. Cependant, le livre est tourné de telle manière qu’ils insinuent le doute chez le lecteur en sous-entendant régulièrement des relations d’intérêts, des échanges d’informations et autres liens dignes de certaines théories du complot. Ils indiquent bien que les Cernois (les employés du CERN) n’ont pas conscience de cette participation à des fins néfastes et que ce sont des dirigeants qui orientent les recherches dans des directions pas forcément très louables. Robert Jungk, célèbre journaliste allemand fervent défenseur de la paix et de l’écologie termine d’ailleurs la préface en disant :

« Parce que les auteurs de ce livre osent voir ce que leurs collègues plus dociles ne veulent pas voir, je leur offre non seulement ma sympathie mais encore mon soutien le plus décidé. Car ils sont sur le chemin d’une ‘’nouvelle science’’ qui, enfin, ne veut plus se rendre coupable et de ce fait jettera les bases d’une acceptation future de la recherche par ceux qu’elle menace. »

Le scientisme et les relations militaires

Pour commencer, le CERN est accusé à plusieurs reprises de « scientisme », se justifiant par l’approche réductionniste de la physique des particules mais ce sont deux concepts bien différents et le CERN n’a jamais dans son histoire revendiqué des idées scientistes (i.e. que la science doit guider l’humanité dans sa globalité).

De plus, les prétendues relations entre le CERN et ses applications militaires sont clairement exagérées dans cet ouvrage qui tente d’établir toutes les connexions possibles et inimaginables entre des technologies du CERN et d’éventuelles applications militaires. Ils déclarent ainsi que le CERN joue un rôle prépondérant dans la production de plutonium, l’enrichissement d’uranium et dans l’élaboration d’armes du futur comme des « armes à faisceaux de particules » ou des « bombes à antimatière ». Je trouve que leur argumentation sur ces sujets est plutôt douteuse. Pour vous faire une idée, voici ce qu’on peut trouver dans ce livre :

Il est évident que pour confectionner de telles armes, certaines connaissances théoriques et techniques développées au CERN pour des applications complètement différentes peuvent être réutilisées. Cependant, le chemin à parcourir entre les deux est immense (voire impossible ?). Quand les auteurs indiquent que ce genre d’armes va arriver dans quelques années, en partie à cause du CERN, on ne peut que constater qu’ils se sont égarés, étant donné que 40 ans plus tard, de telles armes paraissent toujours aussi inaccessibles (eh bien oui, prédire l’avenir, c’est toujours ambitieux). En revanche, les « lasers à électrons libres » sont bien une réalité aujourd’hui (LCLS aux USA ou le XFEL en Europe) mais ce ne sont pas des armes mais de formidables outils d’imagerie qui permettent par exemple de « filmer » en temps réel des molécules lors de réactions chimiques complexes. Depuis plusieurs mois, le XFEL européen est d’ailleurs utilisé pour mieux comprendre la dynamique du coronavirus SARS-CoV2 responsable de la pandémie de Covid-19. Une arme vous avez dit ?

Exemple d’image obtenue par le laser à électron libre XFEL en Allemagne pour les recherches menées sur le SARS-CoV2. Source.

On peut faire ici le parallèle avec les gens reprochant à Einstein d’avoir découvert la relativité car cette théorie a entrainé la possibilité de fabriquer la bombe atomique. Or ce genre de raisonnement est douteux pour au moins deux raisons :

  • La théorie de la relativité, comme toute théorie, n’est pas l’apanage d’un seul homme et si Einstein ne l’avait pas trouvée, cela aurait été quelqu’un d’autre, c’est la nature.
  • L’utilisation de la relativité à des fins militaires n’a rien à voir avec Einstein mais avec les USA qui ont investi des moyens absolument titanesques pour arriver à ce résultat. Ce sont les politiques et les militaires qui portent cette responsabilité, pas le découvreur du phénomène sous-jacent.

Si on pousse ce genre de raisonnement jusqu’au bout, tout le monde est responsable de tout, cela n’a aucun de sens. Dans les démocraties, c’est bien aux politiques, en accord avec les peuples qu’ils gouvernent, de fixer des limites et d’utiliser les savoirs scientifiques à bon escient, dans un esprit de paix et en respectant une éthique responsable. Je rappelle tout de même ici le texte fondateur du CERN à ce sujet (et voir cette vidéo) :

« L’organisation s’abstient de toute activité à fins militaires et les résultats de ses travaux expérimentaux et théoriques sont publiés ou de toute autre façon rendus généralement accessibles. »

Oui, le fait que le CERN dissémine son savoir publiquement ouvre ainsi la voie à réutiliser ses connaissances dans d’autres domaines, c’est vrai. C’est bien ce fait essentiel que les auteurs critiquent dans cet ouvrage, et ce peut être défendable, mais la manière dont cette critique est faite est pernicieuse et le lecteur non-averti peut facilement ressortir avec l’impression que le CERN contribue directement à l’armement, ce qui est faux.

Personnellement, je pense que le fait qu’un CERN existe ou pas ne changera rien au développement de nouvelles armes dans le monde, et accuser le CERN de contribuer au développement d’armes du futur est une malhonnêteté intellectuelle. Les auteurs essayent tout au long du livre de distiller cette idée « science fondamentale = application militaire future » en prenant pour exemple la bombe atomique alors que la science n’est qu’un moyen, les hommes n’ont jamais eu besoin de « science » pour s’entretuer depuis leur existence.

Les physiciens selon Weisskopf

Je fais ici une petite disgression au sujet d’une citation de Victor Weisskopf (directeur du CERN entre 1961 et 1966) figurant dans le livre et que j’ai trouvé tout à fait pertinente :

« Comme nous le savons, il existe trois types de physiciens : les constructeurs de machines, les expérimentateurs et les théoriciens. Si nous comparons ces trois catégories, nous découvrons que les constructeurs de machines sont les plus importants, car en leur absence nous ne pourrions pas pénétrer dans cette région à si faible échelle. Si nous comparons cela à la découverte de l’Amérique, on peut dire que les constructeurs de machines correspondent aux capitaines et aux constructeurs de vaisseaux qui ont réellement développé les techniques à cette époque. Les expérimentateurs étaient les autres personnes embarquées à bord des navires qui voguaient vers l’autre côté du monde ; ils sautaient à terre dès que de nouvelles iles étaient découvertes et ils rédigeaient un compte rendu de leurs observations. Les théoriciens correspondent aux gens restés à Madrid qui disaient à Christophe Colomb qu’il allait aborder les rivages de l’Inde. »

Belle comparaison…

Comment faire la science de demain ?

Plus globalement, les auteurs remettent en cause la « Big Science » dans son ensemble et voudrait une réorganisation de la science moderne, citant à la fin une conférence de 1972 donnée au CERN par le célèbre mathématicien Alexandre Grothendieck intitulée « Allons-nous continuer la recherche scientifique ? » (je vous conseille cette lecture d’ailleurs).  Je pense que cet exercice intellectuel est tout à fait légitime : remettre en cause la manière dont la recherche fonctionne et comment chaque acteur y joue un rôle de manière plus ou moins consciente est tout à fait sain, mais répondre à ces questions est en revanche beaucoup plus délicat. Se résoudre à arrêter toute recherche parce qu’elle pourrait éventuellement être récupérée par des tiers ayant de mauvaises intentions militaires n’est pas la bonne réponse. Ne pourrait-on pas simplement encadrer la science de manière raisonnée pour nous aider ? La réponse à apporter est avant tout politique et juridique.

La relation qu’entretient le CERN avec ses pays membres est radicalement différente des relations que peuvent entretenir des laboratoires nationaux en physique des particules avec leurs autorités militaires (le CEA en France, le SLAC aux USA, l’Institut unifié de recherches nucléaires en Russie, etc.). A ce titre, il est bien plus raisonnable de faire fonctionner une organisation internationale comme le CERN pour réaliser ce genre de recherche plutôt que des laboratoires nationaux souvent moins scrupuleux et défendant toujours leurs intérêts personnels avant tout.

Depuis ce livre, il faut bien avouer que le CERN a aussi beaucoup évolué. Ce serait intéressant de connaitre l’avis des auteurs sur le CERN d’aujourd’hui. Entre temps, le CERN a inventé le Web, ses recherches ont permis d’immenses progrès dans les IRM grâce aux aimants supraconducteurs, une meilleure connaissance et maitrise des hadrons ont permis la hadronthérapie pour soigner des cancers et des centaines d’autres applications positives découlent directement du CERN dans tous les domaines. En revanche, je n’ai jamais vu d’armes réutiliser directement des technologies venant du CERN. Alors espérons que ça restera ainsi et que le CERN continuera d’apporter son soutien pour des applications « positives », cela n’empêche pas de rester vigilant.

Biblio

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La science pour tous

Ingénieur au CERN (Organisation Européenne pour le Recherche Nucléaire) à Genève, Suisse.

2 Comments

  • Concernant la bombe atomique, j’ajouterai que sans les propriétés de fission et de réaction en chaîne de certains isotopes de certains éléments, la relativité ne sert à rien. Elle sert certes à comprendre la possibilité de transformation de masse en énergie et vice-versa et, partant, les différences de masses dues à des énergies de liaison, mais, à strictement parler, c’est cette même relativité qui explique certaines liaisons chimiques et moléculaires, bien que les ordres de grandeur soient plus faibles. Peut-être m’avance-je un peu, mais la bougie et la TNT s’expliquent aussi par la relativité …

    • Tout a fait d’accord. La relativité n’est jamais que le “grand principe” caché derrière (masse=énergie), et que pour en arriver à faire une arme, il faut énormément d’autres éléments, tout aussi compliqué à obtenir.

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